M. le Rapporteur : … je vous demanderai, d’entrée de jeu, comment vous avez vécu cette période en tant que préfet : avez-vous eu connaissance de ces négociations parallèles ? Avez-vous été amené à interroger votre hiérarchie à ce sujet ? Quelles ont été les conséquences sur les services locaux, à commencer par vous, de cette « diplomatie » secrète ?

M. Jacques COËFFÉ : Je suis de ceux qui considèrent que le préfet est là pour appliquer les instructions que le gouvernement lui donne. Les gouvernements successifs – j’en ai connu deux – m’ont donné des instructions claires et précises qui  revenaient à dire : « Faites votre métier ! ». Je n’ai jamais reçu d’instructions écrites puisque cela fait longtemps que les préfets ne reçoivent plus de lettres de mission, ces dernières ont d’ailleurs eu une existence éphémère. J’ai donc fait mon travail qui était, en autres tâches, d’appliquer la loi en Corse et ce qui se passait ailleurs ne me concernait pas. J’étais à mon poste, mon collègue de Bastia aussi, et nous avions suffisamment à faire pour ne pas aller chercher ailleurs.

M. le Rapporteur : Cependant, votre déclaration au journal Le Monde reflète une manifestation de dépit et un sentiment d’amertume. N’est-ce pas ainsi qu’il faut l’interpréter ?

M. Jacques COËFFÉ : Vous savez, j’ai été réveillé par le coup de téléphone d’une journaliste du quotidien Le Monde un dimanche matin – j’étais encore au lit – ; elle m’a dit qu’elle devait avoir écrit son papier pour midi ; soit dit en passant, il est sorti trois jours plus tard. Nous nous sommes entretenus pendant un quart d’heure au téléphone et elle m’a essentiellement demandé comment j’avais appris l’existence de la conférence de presse de Tralonca : c’est tout ! Je n’ai donc guère fait d’autres commentaires et l’article a été écrit après. Je n’ai pas fait une « déclaration » au journal Le Monde.

M. le Rapporteur : Vos propos sont néanmoins cités...

M. Jacques COËFFÉ : Je le sais bien !

M. le Rapporteur : Justement, concernant cette conférence de presse, pouvez-vous nous dire comment les choses se sont déroulées ?

M. Jacques COËFFÉ : C’est fort simple ! Comme vous le savez Tralonca se situe en Haute-Corse et j’ai été informé, le matin que cette conférence de presse s’était tenue, comme j’étais informé trois ou quatre fois dans l’année du déroulement de conférences de presse nocturnes, toujours à peu près suivant le même scénario, si ce n’est que pour Tralonca, le spectacle était plus « grandiose ».
 Voilà, c’est tout ce que j’ai à dire de Tralonca.

M. le Rapporteur : Le ministre arrivait le matin...

M. Jacques COËFFÉ : Oui, il arrivait ce jour-là.

M. le Rapporteur : Et vous avez eu une conversation avec le ministre à ce sujet à son arrivée en Corse?

M. Jacques COËFFÉ : Non, nous en avons fort peu parlé.

M. le Rapporteur : J’imagine pourtant qu’à son arrivée, compte tenu du retentissement de l’affaire, la question devait être à l’ordre du jour ! Est-ce que vous-même ou le ministre l’avez analysée ?

M. Jacques COËFFÉ : Non, le ministre venait pour faire une déclaration qu’il avait préparée, qui était écrite et qu’il a prononcée à la préfecture une heure après son arrivée. C’est donc de cela que nous avons parlé : de la manière dont les choses allaient se faire, de l’organisation etc. ; c’était cela l’urgence à son arrivée et c’est ce dont nous avons parlé.

M. le Rapporteur : M. Guerrier de Dumast nous a dit qu’il avait eu, avant cette conférence de presse, un certain nombre d’indices, d’informations qui pouvaient laisser penser qu’un événement de ce type allait se dérouler, sans savoir exactement où ; c’était peu de temps avant la conférence de presse : avez-vous également été informé à ce moment-là ?

M. Jacques COËFFÉ : Ce que nous savions, c’est que l’organisation en question – je crois que c’était la Cuncolta – devait faire une déclaration. Cette déclaration était donc attendue ; elle pouvait prendre la forme d’un communiqué alors qu’elle a pris la forme d’une conférence de presse : les deux formules sont souvent utilisées par les mêmes interlocuteurs.

M. le Rapporteur : Mais, dans la nuit, lorsque se tient la conférence de presse, vous n’êtes pas, vous, informé de quoi que ce soit ? Les gendarmes ne vous en informent pas ?

M. Jacques COËFFÉ : Lorsque l’événement se déroule dans le département dont on a la charge, on est réveillé la nuit. Je vous avoue franchement qu’à cette période, c’est-à-dire début 1996, nous venions de vivre des semaines d’explosions nocturnes successives qui nous conduisaient à être constamment dehors, de telle sorte que j’avais demandé à mon chef de cabinet, lorsque des événements se produisaient dans l’autre département, de ne pas me réveiller, car la situation était vraiment très difficile, au point qu’après avoir quitté la Corse, j’ai dormi pendant huit jours !

M. le Rapporteur : A l’époque, les attentats étaient-ils liés à des règlements de comptes entre mouvements nationalistes ?

M. Jacques COËFFÉ : Non. Si je fais un rapide panorama de l’année 1995 et du début de l’année 1996, je peux dire que le premier semestre fut marqué par un énorme conflit social : la « grève quinquennale » des fonctionnaires corses qui, d’ailleurs, ne devrait pas tarder à resurgir... entraînant la désorganisation générale de l’économie insulaire, des coupures de courant etc. C’était une situation de crise assez classique mais très dure.
C’est durant l’été qu’a commencé l’affrontement meurtrier entre le MPA et la Cuncolta faisant un certain nombre de victimes ; assez logiquement d’ailleurs, puisqu’il fallait bien que cela s’arrête, les organisateurs ou les instigateurs de ces règlements de comptes se sont tournés vers l’Etat – d’une façon ou d’une autre, c’est toujours vers lui que l’on se tourne – en commettant une série d’attentats allant crescendo et dont l’apothéose fut l’explosion, à l’aide de 70 kilogrammes de dynamite, de la cité administrative de Sartène. Les bâtiments du Conseil exécutif de Corse ont également sauté, de même que ceux du conseil général, et toutes les nuits, ou presque, des bâtiments de l’Etat étaient détruits.
Voilà comment s’est achevée l’année 1995. J’ajoute que, dans la nuit de Noël, un quart d’heure après l’homélie radiotélévisée de l’évêque, le centre des impôts d’Ajaccio sautait lors d’un attentat qui a soufflé toutes les vitres du quartier : c’était cela les nuits ajacciennes auxquelles je faisais allusion tout à l’heure.

M. Le Rapporteur : Et les forces de sécurité, comment réagissaient-elles à cette situation ? Certains attentats ont-ils été élucidés ?

M. Jacques COËFFÉ : Non, parce que je pense que vous savez comment cela se passe : les gens utilisent de la dynamite volée, un cordon et souvent un « tampax » en guise de ralentisseur. Il se trouve que l’on a pu filmer l’auteur de l’attentat contre le centre des impôts : on le voit sortir de l’ombre, poser son paquet, allumer la mèche et repartir, le tout durant trois secondes... Au moment de l’explosion, le type est déjà reparti dans sa voiture. On ne retrouve jamais une empreinte si bien qu’il est absolument impossible, sauf à le prendre sur le fait, d’attraper qui que ce soit.
L’année 1995 fut aussi marquée par les attentats de la bande de Kelkhal, ce qui a fait dire à certains – et les services de police l’ont très mal vécu : « vous voyez, lorsqu’on le veut, on peut attraper les terroristes ! ». Or, dans ce cas, on avait affaire à des apprentis qui avaient laissé des empreintes sur des bonbonnes de gaz et qui se promenaient avec des carnets d’adresses où figuraient les numéros de téléphone de tous leurs copains. Dans ce cas, il est assez facile de retrouver les auteurs, mais en Corse ça l’est beaucoup moins et je dois dire que ce n’est pas faute de mobilisation. A ce propos, je tiens d’ailleurs à rendre hommage à l’équipe de Mireille Ballestrazzi qui a accompli un très bon travail mais qui n’a pas eu les résultats attendus, précisément parce qu’il s’agit d’une mission quasiment impossible.

M. le Rapporteur : On vient de me communiquer le compte rendu exact de l’audition de M. Guerrier de Dumast sur l’affaire de Tralonca. A la question « Comment avez-vous été informé que cette conférence de presse se tiendrait la nuit ? » sa réponse a été la suivante : « Par le préfet de région et les renseignements généraux. J’avais eu une réunion avec le préfet de région qui m’avait dit que le ministre de l’époque – qui ne s’en est pas caché puisqu’il l’a déclaré lui-même au journal Le Monde – souhaitait que cette conférence de presse se déroule sans incidents... ».
Il semble que le préfet adjoint pour la sécurité n’ait pas la même version des faits que vous !

M. Jacques COËFFÉ : Eh bien, il n’a pas le même souvenir que moi, effectivement ! Moi, je n’ai pas le souvenir que l’on m’ait parlé d’une conférence de presse, je répète qu’on attendait une déclaration du FLNC. Une déclaration peut prendre d’autres formes qu’une conférence de presse et même une conférence de presse n’est pas forcément de la nature de celle qui s’est déroulée à Tralonca.
 

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